De l’internetomanie

© CC BY-ND US Mission Geneva

La naissance d’Internet, je l’avoue, a changé beaucoup de mon existence. Internet m’a rendu plus fidèle et plus proche de beaucoup d’amis du monde entier. Aisément nous nous écrivons – ne serait-ce qu’un mot –, nous nous entendons… nous nous voyons… Fini, les lettres qui mettent des jours à arriver ! Les factures téléphoniques coûteuses ! Les fax difficiles à passer et à recevoir…

Internet m’a permis d’avoir facilement accès à une culture énorme… Plus besoin de chercher dans les bibliothèques, de consulter les dictionnaires, de passer des heures à trouver le bon livre dans les librairies dont on est déçu par après…

Internet m’a mis en relation avec le monde. Il a accru ma compassion et ma prière en me rendant contemporain d’événements multiples et souvent tragiques… Plus besoin de passer au kiosque, de multiplier les abonnements…

Internet m’a rapproché de la pensée de beaucoup, jusqu’alors silencieux, qui s’expriment dans les commentaires, les blogs, les sites, Facebook and C°.

Je suis émerveillé, vraiment émerveillé, mais je ne peux m’empêcher d’avoir peur… J’ai peur pour l’homme… j’ai peur pour les petits, j’ai peur pour les grandes personnes… Déjà je constate tant de dégâts !

Internet, il est vrai, transforme notre vie, nous fait participer de façon contemporaine à l’histoire de l’humanité, est un instrument incomparable. Mais aussi Internet nous déshumanise terriblement. Les pires images sont à portée de main qui vont marquer notre imagination d’une trace indélébile. Nos quelques bonnes amitiés risquent d’être remplacées par la proximité inconsistante de milliers de personnes qui ne satisfait pas la soif d’amitié de notre coeur. Déjà la solitude ne nous dévore-t-elle pas ?… À vouloir tout savoir, à vouloir connaître le sens de tout, nous sommes comme des gens qui courraient de place en place sans jamais s’arrêter et qui, finalement, ne sauraient rien, auraient perdu le sens de tout… L’intelligence humaine ne se construit pas en zappant, mais en contemplant et en contemplant longuement. Avec Internet, la qualité de notre connaissance, de notre vie affective, de notre réflexion et de notre fidélité disparaît au profit d’une quantité d’informations et de relations qui nous laisse affamés… Notre raison devient très subjective… Notre mémoire externe… Notre présence lointaine… Et pendant ce temps, notre corps « s’obésifie »… nos yeux se fatiguent… nos dépenses de gymnastique en salle remplacent l’effort naturel que font les paysans et les bûcherons…

De fait, Internet donne à l’homme l’impression de devenir comme Dieu : il voit tout, il sait tout, il est partout à la fois. Mais aujourd’hui, l’important pour nous, plus que cette ubiquité, que cette « fuite » vers ailleurs, c’est Noël, c’est le mystère de l’humble incarnation… Plus encore, c’est de s’ancrer dans un lieu précis (Bethléem) et dans un temps précis (celui où Ponce-Pilate était gouverneur de la Judée). C’est de vivre l’hic et nunc, de vivre dans le présent de notre chair. Là est le point de départ de notre salut.

Pour utiliser Internet au seul profit de notre croissance humaine (pour devenir « vrai » homme), il faudrait une sagesse énorme… une sagesse divine… une sagesse que nous perdons au fur et à mesure que grandissent les possibilités de cet instrument… une maîtrise… une obéissance… Mais qui nous l’apprend ? Peut-on dire que l’on reçoit une éducation qui nous aide à user positivement de la connexion aux réseaux ? Les États ? L’école ? Les mass media ? Les familles (au mieux, arrivent-elles à limiter les dégâts à la maison…) ? Que faire pour qu’Internet libère l’homme et ne contribue pas à le rendre esclave quand on apprend que déjà l’addiction aux réseaux est plus grave que l’addiction à l’alcool, au sexe, au jeu ?…

Une chose est d’apprendre l’usage d’une tronçonneuse pour éviter que l’on se scie une jambe ! Autre chose d’user à bon escient d’Internet ! C’est que l’enjeu est plus grand encore que nos bras et nos jambes… Pour manier Internet sans s’abîmer, il faut la force de la volonté, la clairvoyance de l’intelligence, la qualité de la sensibilité, la conscience aigüe de la fragilité de l’imagination, de la mémoire et du coeur.

En attendant mieux – en attendant que de telles décisions soient le fruit d’un choix vraiment délibéré –, je me console aujourd’hui de confidences comme celle-ci : « Quelle libération de ne plus avoir accès à internet aussi facilement qu´avant ! Que de temps gagné pour lire et nourrir ma foi, mon amour du Christ !… »

Père Thierry de Roucy

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Job au Japon

© Paul Anel, Japon, 2012

Il m’est arrivé souvent de visiter des pays après que quelques catastrophes les ont grandement détruits. J’ai découvert des paysages lunaires, des montagnes de déchets, des gens dont la souffrance est proprement inimaginable : non seulement ils n’ont plus rien des biens qu’ils possédaient, mais ils ont aussi perdu totalité ou partie de leur famille, de leurs amis et de leurs voisins, leur travail, le paysage qui les nourrissait depuis leur enfance…

Ce qui, au-delà de cette situation insupportable, m’a plus encore surpris, c’est l’incroyable dignité de la population, c’est la volonté qui est sienne de ne pas se plaindre, c’est la force qu’elle déploie pour tout reconstruire. Récemment l’ambassadeur de France au Japon, monsieur Christian Masset, nous confiait – et il ne fut pas le seul – : « Cinq fois, je suis allé au Tohoku et ce qui, à chaque fois, m’a le plus frappé, c’est la grandeur des gens ! ». Un incroyable témoignage de la force humaine et, plus encore, de la grâce de Dieu.

Un jour, un villageois d’Ofunato dit simplement : « Durant des siècles, la mer nous a tout donné. Un petit instant, elle nous a tout repris. Ce n’est que justice. Nous ne pouvons lui en vouloir ! » Je croyais entendre le vieillard Job. Il pardonnait à la mer. Il n’avait pas de rancune envers Dieu.

Père Thierry de Roucy

Faut-il couper les hortensias ?

© Thierry de Roucy, Hortensia

« Hier, à Yamada-Machi, dans la préfecture d’Iwate, un prunier vieux de trois cents ans qui avait été frappé par une vague a fleuri. Lorsque la radio a annoncé la nouvelle, j’ai été submergé d’une telle joie que j’en aurai dansé. » (M. Ferrier, Fukushima. Récit d’un désastre)

En février de cette année, près de New-York, le temps fut soudain exceptionnel. Un temps de printemps ! Une fois ou l’autre, nous nous sommes même risqués à déjeuner dehors. Hélas, cela ne dura point. Peu de temps après la neige est revenue, puis un grand soleil, puis le gel, puis des averses sans fin…

Nous étions vraiment déroutés : fallait-il ranger nos affaires d’hiver, laisser dehors les meubles de jardin, oser commencer quelques semis ?

La nature parut l’être autant que nous. Elle ne semblait plus savoir quoi faire : laisser les bourgeons sortir… attendre un peu… et les fleurs ? De fait, ce fut un peu catastrophique : le gel brûla beaucoup de bourgeons, les fleurs furent saccagées…

Nous avions surtout de la peine pour la rangée d’hortensias qui protègent la maison. Elle fut réduite à une haie de branches sèches. Tous les bourgeons, plus précoces que jamais, avaient péri par le froid. Certains préconisèrent de tout couper à la racine et de laisser la nature reprendre. Pour ma part, pour éviter que ne disparaissent trois ans de croissance, j’étais bien décidé à attendre, même s’il y avait peu d’espoir. Et soudain, bien en retard, sur ces branches sèches réapparurent quelques nouveaux bourgeons, et des feuilles et des fleurs… Un miracle ! Aujourd’hui quelques branches sont encore comme de simples bâtons… Tous les jours nous essayons d’y déceler un peu de vie, une renaissance… C’est là notre passion…

Notre passion, c’est aussi celle de tout Points-Coeur : être de pauvres jardiniers à l’affût des petites pousses, croire envers et contre tout à la victoire de la vie, penser que l’amour et l’attention de chaque jour peuvent accomplir des miracles…

Demain nous n’aurons rien détruit et notre jardin ne sera qu’une fleur.

Père Thierry de Roucy